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[Article du Passé] Papus (Dr Gerard Encausse) par Laurent Tailhade

Bonjour à tous et toutes, 

Aujourd'hui un article de presse accompagné de nos notes et informations complémentaires !

Cet article fut publié dans le journal L'oeuvre en date du 5 Novembre 1916. Papus mourru le 25 Octobre 1916, dans cet article son ami Laurent Tailhade lui rend hommage. 

Qui est Mr Tailhade ? il fut tour à tour : polémiste, poète, conférencier pamphlétaire libertaire et franc-maçon. En effet il fut un proche de Stanislas de Guaita, Oswald Wirth, Verlaine et Papus. On peut voir sa signature sur le diplôme d'honneur offert au président Papus par ses amis et par le Groupe Indépendant d'Etudes Esotériques. 

Il fut initié à la loge L'Indépendance française du Grand Orient de France à Toulouse le 04 Février 1887, il devint compagnon le 05 Février 1887. Puis il est affilié à la loge La Philosophie positive, à Paris, ou il accéda à la maîtrise le 05 Février 1894.Il fut également membre de la loge Les Amis Inséparables à l'Orient de Paris. 

Ici comment l'article : 

Quelques Lignes, dans un journal voué aux élégances mondaines, apprennent à ceux qui l'ont connu la mort du Dr Gérard Encausse, plus connu, dans le monde spécial de l'hermétisme, sous le nom de Papus. « Papus », chez les anciens mystagogues, c'est le démon — entendez ce mot dans le sens étymologique : l'esprit — de la science et de la guérison. 

Papus, comme tant d'autres, est mort, sinon sur le champ de bataille, du moins victime de la grande tuerie, emporté par la guerre dont il soigna les blessés avec un fidèle et généreux dévouement. 

Un gros homme, carré d'épaules et déjà bedonnant, vers la trentaine, les traits poupins et rubiconds, le poil noir, avec une barbe en fer à cheval de maître-maçon, lequel faisait craquer aux boutonnières la redingote, alors professionnelle, toujours trop étroite pour ses membres épais et vigoureux, tel Papus, régulièrement, assistait au dîner que dans son rez-de-chaussée, avenue Trudaine, donnait, chaque jeudi, Stanislas de Guaita. 

C'étaient des réunions d’un charme très spécial, que l'a haute courtoisie et la bonté du maître, de « Stani », comme le nommaient ses familiers, faisait très douces à la plupart des commensaux qu'il groupait autour de lui : M. Victor Emile Michelet ; quelque temps, Jules Bois qui, plus-tard, suscita, paraît-il, à propos du « chanoine Docre » je ne sais quel schisme, dans n'importe quel Chapitre d'Initiés, au point qu'il se battit avec son ancien ami, en un duel dont j'eus l'honneur d'être le témoin ; Joséphin Péladan, frisé, calamistré, ceint d'un gilet couleur d'aurore, vêtu d'un pet-en-l'air bleu de ciel et parfumé des « huit parfums », correspondant au nombre des planètes, mais où dominait, toutefois l'eucalyptol ; Albert Jouhney qui s'appelait encore simplement « Jounet » de son nom méridional ; Oswald Wirth, un Suisse venu de Berne et que nous plaisantions un peu, en latinistes intransigeants, à cause d'un solécisme : chaos ab « ordo » qu’il avait cru bon de donner pour pendant à la vieille maxime hermétique ordo ab chao ; le frêle Dubus (NDE : Il s'agit d'Edouard Dubus, mort en 1895 à l'âge de 31 ans, vous pouvez notamment lire un de ces ouvrages ici : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k113349z), charmant fantasque, tel une page Shakespeare, avec sa face lunaire et malicieuse de Pierrot malade, saturé de tous les poisons, mordu par la tuberculose et qui devait, quelque temps plus tard tomber si lamentablement — alas ! poor Yorick ! (NDE : "Yorick est le nom d'un personnage de fiction, bouffon à la cour royale du Danemark, dont seul le crâne apparaît dans Hamlet, l'une des plus célèbres pièces de théâtre de William Shakespeare" Merci Wikipédia) — foudroyé par une dose insolite de morphine, dans les latrines de la place Maubert ; quelques autres encore : le grand savant Auguste Barlet, hautement révéré dans les chapelles occultistes, le professeur Bernheim (de Nancy), prenaient place à la table de Guaita. M. Paul Adam y faisait des apparitions peu nombreuses, occupé déjà qu'il était à édifier sa gloire ; plus rarement encore M. Maurice Barrès qui n'a jamais si tendrement chéri Guaita que depuis sa mort ; la princesse de Lanskoy (NDE : Marie de Lanskoy, ami et fille spirituelle de Stanislas de Guaita d'après Maurice Barrés), Mlle de Wolska, diaconesse de l'occultisme, fidèles paroissiennes de l'Eglise Martiniste dont le culte « avait lieu » rue de Trévise, dans l'arrière-boutique de l’Éditeur Chamuel. 

Dans ce groupe de mages, d'époptes, d'initiés, de surhommes (qui n'attendaient pas que le mot fût inventé pour tendre à la domination, à la dictature universelle) Papus tranchait par la simplicité de son allure, la clarté de son language, aussi bien que par le nombre et la variété de ses lumières. Ce praticien au dos paysan, à l'allure campagnarde, aux formes provinciales et rustiques (son nom « Encausse » indiquait une origine d'outre-Loire. Cassou, « le chêne » donne, là-bas, des patronymes fréquents, tels que « Ducasse », « Delcassé », tandis qu'en terre d'oïl « Lequesne » ou « Duchêne » portent la même signification) était pourvu d'une culture immense. Les infatigables érudits, les souffleurs et les spagyriques, du Moyen Age ou de la Renaissance avaient, en Papus, un égal, sinon un maître. Ce que renferment d'arcanes « les sciences maudites », le fatras de Paracelse ou de Corneille Agrippa, était devenu familier à cet énergique travailleur. Les secrets de la cabale, du tarot, la vieille mystagogie et la thérapeutique sacrée avaient pris place, dans son entendement à côté d'une forte érudition littéraire et d'une culture professionnelle que nul de ses ennemis eux-mêmes n'eût osé révoquer en doute. Versé dans toutes les branches d'un savoir que dédaigne, à présent, la Science officielle, mais qui, demain peut-être, gouvernera le monde, Papus avait modernisé, dépouillé de tout son mystère et de tous ses oripeaux la Doctrine des antiques guérisseurs. Il avait transposé la magie au diapason de son époque, formulé, peut-on dire, un novum organum de l'occultisme. Le Miracle (ou du moins, ce que faute d'en connaître les lois nous appelons ainsi, car la science intégrale doit proscrire l’étonnement) le miracle existe en dehors des modes et des formes extérieures qu'il anime à travers les âges. Encausse ne ressemblait guère au divin jeune homme, Apollonius de Thyane, encore moins aux sorciers que se représentait la candeur médiévale. 

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Ce n'était ni le Lucius de l’Âne d'or, ni le Sidrophel d'Hudibras. Il ne marmitonnaît aucun philtre guérisseur dans le chaudron ensanglanté dés sorcières ; il ne faisait cuire d'or potable ni d'élixir de longue vie, encore moins de pierre philosophale dans le vieil « athanor » des « souffleurs » disparus. C'était un médecin, très moderne, suffisamment disert, au courant de toute chose d'aujourd'hui. Mais Il croyait, en même temps, à la force omnipotente de la volonté, aux réactions de l'être humain sur les forces éparses, de l'esprit individuel sur l'univers. Il révélait à ses adeptes le dynamisme que chacun de nous porte en soi-même et qui peut, suivant les intentions de l'homme qui le met en mouvement, produire l'harmonie ou le désordre, la vertu ou le crime, la laideur ou la beauté.

La persuasion émanait de ses discours. Il n'est pas rare de trouver des orateurs plus éloquents. Il n'en fut jamais de plus efficace. Malgré son apparence vulgaire et la pesanteur de son allure, en dépit d'une élocution médiocrement correcte et qui ne dédaignait point les lieux communs, les expressions toutes faites, il possédait son auditoire, le tenait asservi aux chaînes d'or, au fluide mystérieux de la parole humaine. Ce don merveilleux de persuasion faisait de lui un guérisseur incomparable. Combien de femmes douloureuses, combien d'enfants tourmentés par les affres de l' « âge » ingrat, combien de vaincus et de malheureux furent, par ses soins, confortés, rajeunis, rendus à la vie, à l'espérance, nul ne saurait le dire. Car ce mage, cet épopte, ce pasteur d'âmes en peine, qui fut, avec tant d'injustice, qualifié de charlatan, était modeste, exempt de pédantisme ; noblement il se taisait sur le bien répandu, autour de lui. Sa bonté n'avait rien de factice. Il pratiquait, dans la vie et loin des regards de sa clientèle mystique, les vertus fraternelles qu'il préconisait en public. 

Son œuvre implique un travail gigantesque. Les seules recherches qu'il publia sur le tarot (à deux cents lieues de ma bibliothèque, je m'excuse de n'en pouvoir exactement citer le titre) forment tin ouvrage imposant et qui suffirait à l'orgueil de plus d'un érudit. Avec les spéculations transcendantes, les Essais de Guaita, l'œuvre de Papus donne, en quelques volumes, une « somme » un compendium accessibles à tous des sciences occultes, jusqu'à présent réservées à une élite de chercheurs. Sa journée hâtivement finie, aura du moins laissé aux générations futures une moisson abondante, une gerbe d’investigations qui ne cessera point d'alimenter les curiosités de l'Avenir.

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Voici près de vingt ans que Guaita, succombant à l'horrible hygiène qu'il s'était faite, a quitté la vie où tout lui souriait, naissance, fortune, esprit, ceux qui l'aimaient, admirateurs du poète ou disciples de l'hiérophante, Gérard Encausse, le docte et bon Papus, le rejoint trop tôt, dans ce monde mystérieux dont l'un et l'autre ont cherché si vaillamment à élucider Le mystère, à scruter les éternels arcanes. 

L'esprit se plaît à les imaginer vêtus de robes blanches, conduits par quelque dieu, sous les myrtes élyséens, parmi les prés d'anémones et d'asphodèles -où, depuis tant d'âges révolus, d'heures et de saisons, la troupe sainte des Initiés, comme dans les chœurs d'Aristophane, profère des mots ineffables et des chants mélodieux. 

Chaque jour emporte quelqu'un de ceux que nous aimâmes. Comme si ce n'était pas assez de la guerre frappant au cœur tant d'êtres jeunes et choisis, la vieillesse et la mort atteignent les survivants. Papus a, du moins, connu l'orgueil de mourir pour la France. Il part. Nos yeux se posent douloureusement sur la place vide qu'il abandonne si tôt. Pour nous qui restons encore, chaque instant qui s'écoule ajoute un nom à la liste des chers disparus. La vague monte, déferle ; comme dans le vieux conte rhénan, elle découvre le visage d'un ami que le reflux emporte, en attendant le flot qui, sans tarder, peut-être, viendra nous saisir, tandis que, sur le passé qui fut notre vie, agitée ou paisible, s'étend, comme, un drap funéraire, la tumultueuse indifférence de la mer. 

Laurent Tailhade"

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